Une façon originale d’exploiter les brevets…

 

La délivrance d’un brevet se fait généralement en tenant compte d’un critère représentant la contribution de l’invention par rapport aux connaissances publiques antérieures: plus précisément sa nouveauté (l’objet était-il connu tel quel avant) et l’activité inventive dont il a fallu faire preuve (l’objet inconnu était-il facile à imaginer). L’évaluation de ce critère est effectuée par les examinateurs de l’office auprès duquel la demande est déposée.

 

Du côté du déposant, l’importance de ce critère est évidente, puisqu’il est une condition de délivrance. Du côté de l’examinateur, ce critère peut mener à des développements inattendus.

 

En effet, dans les années 1940, un examinateur de l’office russe des brevets, Genrich Altschuller, ayant la charge quotidienne de l’examen de demandes de brevets, a imaginé une classification qualitative des inventions qui lui était proposées selon cinq catégories: les solutions apparentes, les améliorations mineures, les améliorations majeures, les nouveaux concepts et les découvertes. Même si l’évènement déclencheur de ce travail n’est aujourd’hui plus vraiment connu, il n’en reste pas moins que cette catégorisation n’est pas sans rappeler le critère de contribution mentionné ci-dessus. Son travail quotidien d’examinateur lui a ensuite permis de quantifier les proportions que représentaient chacune de ces catégories.

 

Après cette première exploration purement descriptive des inventions déposées, il a continué son travail vers le développement d’outils ou méthodes de nature prescriptive, visant alors à donner aux inventeurs des aides pour aboutir à des inventions de telle ou telle catégorie. L’idée de base de cette deuxième phase de son travail était de mettre au point, sur la base des inventions qu’il examinait au quotidien, et de celles qu’il avait déjà répertoriées, des méthodes de conception qu’un ingénieur pourrait utiliser lorsqu’il est confronté à un problème technique particulier, ces méthodes ayant pour but évident d’augmenter ses chances de résoudre son problème voire d’obtenir un brevet.

 

Ces travaux l’ayant amené à être considéré comme un intellectuel, il est emprisonné dans un goulag sous l’ère stalinienne, et profite paradoxalement de cette période difficile pour continuer ses travaux avec les autres intellectuels et scientifiques qu’il y rencontre, tous confrontés à de nombreux problèmes quotidiens qu’ils peuvent utiliser comme sujet d’expérience pour le développement de ces outils.

 

Il fait progressivement des émules de plus en plus nombreux, et ils travaillent ensemble, jusqu’à son décès en 1998, à développer les outils de base de ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de TRIZ, acronyme tiré de la version russe de la “Théorie de résolution des problèmes inventifs”.

Ce travail, généré et entretenu par une analyse de brevets, a apporté des concepts novateurs dans la conception inventive d’un produit, et plus particulièrement dans la résolution d’un problème technique.

 

Une première idée sous jacente à l’ensemble des outils développés est qu’un problème technique, à résoudre par une invention qui pourra éventuellement faire l’objet d’une demande de brevet, est toujours la manifestation d’une contradiction entre des attentes qu’il est impossible de concilier de façon satisfaisante. Pour suivre cette idée dialectique il s’agit donc, plutôt que de s’autoriser à revoir à la baisse ces exigences incompatibles, de cerner les contours de l’idéal qu’elles cachent et ce jusqu’à faire émerger un concept fondamental radicalement nouveau, celui de l’invention, qui parviendra alors à répondre complètement à chacune de ces exigences. Même s’il n’est pas à l’origine du raisonnement dialectique, Genrich Altschuller a au moins le mérite d’avoir eu l’idée originale de déployer cette philosophie dans le monde de l’ingénierie.

 

Une autre idée particulièrement originale à laquelle ses travaux l’ont amené peut être considérée comme le déploiement de la vision darwiniste dans l’ingénierie. En effet, l’analyse qu’il a pu faire, pendant de nombreuses années, sur les dépôts de demande de brevet, l’a convaincu que le progrès technique suivait des lois qui étaient les mêmes dans les différents pans de la technologie. Il a ainsi formulé un ensemble de lois d’évolution, qui décrivent de façon générique les changements que subit un produit, de génération en génération. Cette idée heurte bien souvent les gens qui s’attèlent à manipuler la TRIZ, car le postulat de départ de l’existence de lois d’évolution place paradoxalement le concepteur, normalement acteur du développement, dans un rôle d’observateur passif de l’évolution des produits, piégé par des lois qui semblent vouloir dire que ses développements sont déjà tout tracés.

Un des outils pratiques les plus connus est une matrice qui recense un ensemble de principes génériques de résolution pour des paramètres en conflit, l’un pour une ligne de la matrice, l’autre pour une colonne.

Un autre outil est l’analyse substance-champ, qui modélise le système technique et son problème sous la forme de substances plus ou moins complexes et de champs d’interaction entre elles. Soixante seize solutions génériques ont été compilées et associées à des types de problèmes particuliers.

 

La méthode algorithmique la plus connue, qui coordonne ces outils, eux mêmes basés sur les deux idées phares décrites plus haut, est certainement celle connue sous le nom de ARIZ, pour “Algorithme de Résolution des Problèmes Inventifs”.

 

Après le décès de Genrich Altschuller, ses collaborateurs les plus experts ont chacun continué à développer leurs propres travaux, et l’assouplissement des relations avec le bloc soviétique a favorisé l’exportation de tous ces travaux, bien souvent par l’émigration des personnes qui en étaient à l’origine. De nombreux livres existent aujourd’hui sur ce sujet, et des conférences ont encore aujourd’hui lieu pour rendre compte des développements proposés sur ces sujets par différentes entités: laboratoires, universités, entreprises, etc.

 

L’existence de ce genre d’outils pourrait amener aujourd’hui à penser différemment la question de l’évaluation de la contribution d’une invention dans le cadre d’une demande de brevet, et surtout du critère de l’activité inventive dont il aura fallu faire preuve. En effet, en poussant le raisonnement encore plus loin, on pourrait considérer que le recours à ce genre d’outils de résolution de problème rend l’élaboration de nouveaux concepts extrêmement facile.

 

Pour un homme du métier, toute solution inventive serait donc facilement accessible, et ce sans faire preuve d’aucune activité inventive, puisqu’il s’agit simplement de suivre les recommandations d’un outil méthodologique, qui a par ailleurs fait ses preuves.

 

Pour qu’une invention soit brevetable, suffit-il réellement que la solution technique proposée par l’invention soit originale par rapport à l’art antérieur, s’il existe des outils méthodologiques qui permettent à un homme du métier d’arriver à cette solution ? Bien heureusement, l’existence de ces outils ne fait finalement que placer la réflexion du concepteur dans un cadre qui va favoriser l’apparition d’une étincelle créatrice.

 

L’apparition d’un concept réellement inventif et donc brevetable aura ainsi toujours besoin que l’homme du métier, quelque part dans la mise en œuvre de telles méthodes, fasse preuve d’activité inventive. Ouf !