Le boom de l'industrie du faux

La contrefaçon s'est radicalisée en s'industrialisant. La copie est plus servile que jamais. Le point de vue de Pierre Nuss, expert en propriété industrielle à Strasbourg.

"La contrefaçon est devenue une industrie, l'industrie du faux", constate Pierre Nuss qui dirige avec son fils Laurent le cabinet de conseils en propriété industrielle le plus ancien et le plus important à Strasbourg. "L'homme a toujours copié ! Ainsi le commandant Cousteau avait retrouvé des amphores contrefaisant des produits romains ! Il y a quelques années encore, la contrefaçon se rattachait discrètement aux marques existantes. On copiait, sans copier, tout en copiant, en quelque sorte. Ce qui donnait des marques comme "Quinquina Dubienfait" ou "Quinquina Duplumet". Les tribunaux ont alors apprécié la contrefaçon d'après les ressemblances et non d'après les différences", analyse Pierre Nuss.


A ses yeux la contrefaçon s'est désormais radicalisée, industrialisée et internationalisée. On ne peut plus dire, comme Coco Chanel en son temps, que l'on ne "copie que ceux qui le méritent" ou que "la copie est l'hommage de la rue".

Plagiat absolu et organisé

La situation, en effet, ne prête plus guère à l'humour puisque, pour la seule année 2001, on a dénombré 95 millions d'objets contrefaisants (1), dont 18 % en provenance de Chine, représentant une valeur de 2 milliards d'euros au tarif légal. Sans parler des contrefaçons qui échappent à la statistique : "Autrefois, les contrefacteurs n'allaient pas jusqu'au bout. Aujourd'hui, le plagiat est devenu total, absolu et organisé. On peut le rattacher à la criminalité organisée... La contrefaçon ne s'attaque plus seulement aux produits de l'industrie du luxe mais également aux produits de consommation courante, tels que les médicaments, les pièces de rechange automobiles, les disques, les logiciels, etc... La France est particulièrement visée puisque, sur dix marques contrefaites, six sont françaises".

Pourquoi est-il si difficile de démanteler ces réseaux ? "Tout simplement parce que la production est segmentée dans différents pays. Si vous fermez une usine, vous ne mettez pas en péril le contrefacteur. Et le phénomène Internet n'a pas arrangé les choses", explique M. Nuss. On a même constaté, en Asie du Sud-Est, que certains distributeurs mettaient sciemment en vente des imitations, montre ou maroquinerie, comme produits d'appel... "C'est la contrefaçon de troisième génération".

Antoine Latham




(1) Les spécialistes distinguent le produit "contrefaisant", c'est-à-dire la copie, du produit "contrefait" qui est l'original.

Extrait des Dernières Nouvelles d'Alsace

du 12 février 2003